Côte d'Ivoire et Afrique occidentale
En Côte d’Ivoire, la filière du cacao cherche à se réinventer

La Côte d’Ivoire, productrice de près de 45% de la récolte mondiale de cacao, tente depuis plusieurs années de réformer la filière, afin de développer la chaîne de valeur au niveau national. Une volonté politique qui s’appuie sur des initiatives entrepreneuriales locales, malgré des pressions de plus en plus fortes imposées par les exportateurs internationaux.

Le cacao en Côte d’Ivoire, production locale pour consommation étrangère

« Tout se passe bien dans les plantations. Il y a beaucoup de grosses gousses qui mûrissent pour la récolte principale », déclarait fin août Kouassi Kouame. Ce producteur de cacao à Soubre, en Côte d’Ivoire, se félicitait de la pluviosité inespérée dans sa localité où 26,1 mm sont tombés mi-août, soit 11,8 mm de plus que la moyenne.

Si la récolte s’annonce bonne, sa vente reste néanmoins un sujet épineux en Côte d’Ivoire. Les autorités ivoiriennes cherchent en effet depuis plusieurs années à renforcer leur filière locale, grâce à plusieurs mesures destinées à amoindrir la domination des multinationales du cacao qui imposent des prix d’achats minimes en profitant de l’isolement économique des agriculteurs et des entreprises cacaotières ivoiriennes.

Principalement propriétaires de parcelles de 3 à 5 hectares, les producteurs de cacao ivoiriens demeurent les perdants du circuit du cacao mondial. Achetée au prix bord-champ de 850 F/kg (1,39 euro), soit 850 000 F/tonne (1387 euros) aux planteurs, la fève de cacao est revendue 2413 euros la tonne sur le marché international.

L’exportation phagocyte par ailleurs la très grande majorité de la production ; la première entreprise ivoirienne en termes d’achat de production, la Société de commercialisation de café cacao (S3C), ne représente que 6% des achats de fèves effectués entre mai et juillet 2022, et peine à concurrencer les géants du secteur. 

Abidjan et Accra s’unissent, au grand dam des multinationales du secteur

Une situation défavorable, dont la présidence ivoirienne a fait son cheval de bataille. Abidjan a annoncé en octobre 2021 une obligation de préférence nationale pour les principaux exportateurs, qui doivent désormais sous-traiter 20% (soit 450 000 tonnes sur la saison 2021-2022) de leurs enlèvements de fèves à des entreprises ivoiriennes. Le manque de suivi de cette mesure témoigne des tensions qui demeurent entre l’État et les principaux cacaotiers.

A l’inverse, les liens n’ont jamais été si étroits entre Abidjan et Accra, second producteur mondial. Yves Brahima Koné, le directeur général du Conseil café cacao (CCC), bras armé d’Abidjan dans la filière, s’est ainsi rendu les 6 et 7 juillet derniers à Accra pour rencontrer son homologue ghanéen Joseph Boahen Aidoo, du Ghana Cocoa Board, à l’occasion de l’Initiative cacao Côte d’Ivoire Ghana (ICCIG). Cet évènement, destiné à faciliter les échanges entre décideurs et représentants de la filière des deux pays, rassemblait ainsi 60% de la production mondiale de cacao.

La bonne entente entre les deux capitales s’est en effet renforcée depuis l’imposition bilatérale en 2018 d’un différentiel de revenu décent de 400 dollars par tonne de cacao (qui s’ajoute au cours mondial si celui-ci est en dessous de 2 600 dollars la tonne) pour tous les contrats, destiné à soutenir les producteurs en leur assurant un revenu décent.

Une annonce qui n’a pas fait que des heureux ; l’américain Cargill, le suisse Barry Callebault et les français Cémoi et Touton, soutenus par l’Union européenne, grincent en effet des dents devant cette mesure qui a réduit leurs marges. Ces exportateurs, qui contrôlent avec Olam 50% de la production ivoirienne exportée dans les ports ivoiriens de San Pedro et d’Abidjan, voient d’un mauvais œil l’imposition par le Ghana et la Côte d’Ivoire de mesures de préférence nationale et de soutien aux producteurs et exportateurs locaux.

Le Chocolat ivoirien au secours du cacao local

Pourtant, tout n’est pas gris au pays du cacao. De l’autre côté de la chaîne de production, plusieurs entrepreneurs ivoiriens se sont emparés de la question de la fève au goût amer pour proposer des solutions locales. Ainsi d’Axel-Emmanuel Gbaou, fondateur du Chocolatier Ivoirien. Cet ancien banquier, reconverti en artisan chocolatier, a fait son credo d’un chocolat de qualité, issu d’une production locale, exporté à Londres et à Hong-Kong mais également consommé à Abidjan.

L’entrepreneur ivoirien, qui a formé 2000 femmes de planteurs de cacao afin de les intégrer dans la chaîne de valeur depuis 2016, a fait le pari d’un chocolat rétribuant équitablement les producteurs, et cherche désormais à devenir une alternative aux circuits historiques du chocolat qui excluent des bénéfices le bas de la chaîne de valeur.

Présent sur les marchés américain et européen en sus de son marché d’origine, le Chocolatier Ivoirien est ainsi parvenu à tripler son chiffre d’affaires entre 2016 et 2019. Lauréat de la Fondation jack Ma en 2020 et du programme MEET Africa de l’AFD et d’Expertise France, Axel-Emmanuel Gbaou est également soutenu par la présidence ivoirienne, qui a fait de son aventure entrepreneuriale un modèle à suivre pour les jeunes artisans cacaotiers et chocolatiers qui émergent en Côte d’Ivoire. Invité au Salon de l’agriculture de Paris par le CCC, ce dernier a également été nommé Jeune Entrepreneur de l‘année en 2015 par Alassane Ouattara.

« L’État fait beaucoup d’efforts pour changer les choses et on observe des avancées, mais je pense aussi que le secteur privé doit s’impliquer, car l’État seul ne peut pas tout changer, » déclarait ainsi auprès de la Tribune Afrique le maître chocolatier, qui déplorait l’imposition des prix de la matière première par les acheteurs internationaux face à un secteur ivoirien encore trop peu présent dans la filière. Un constat visiblement partagé par les autorités.

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