Côte d'Ivoire et Afrique occidentale
Côte d’Ivoire – Enseignement des langues nationales – Traoré Adama préconise une éducation préalable du peuple

 La Côte d’Ivoire a ratifié la charte de la renaissance culturelle africaine, le 3 juillet 2019. Le 25 avril 2022, Mme Mariétou Koné, ministre de l’Éducation nationale, a annoncé l’introduction des langues maternelles dans le système éducatif ivoirien, lors d’un symposium sur l’enseignement bilingue en Côte d’Ivoire, qui a eu lieu à Abidjan. Mais pour Traoré Adama, le directeur de l’Institut Kemet Maat Cheikh Anta Diop, il faut éduquer au préalable la population.

Dans une interview accordée à La Dépêche d’Abidjan, le président de la section ivoirienne de l’organisation Afrocentricity International a commenté la récente décision prise par le gouvernement ivoirien. « À priori, c’est une bonne initiative. Mais ça va être, à notre avis, une  entreprise catastrophique, parce qu’elle n’est pas préparée d’avance », a-t-il déclaré d’emblée, avant de poursuivre : « Ce n’est pas la première fois que le gouvernement ivoirien décide de faire la promotion des langues. Nous avons quand même une histoire en la matière. Il y a eu un projet précédent qui a consisté à mettre en place des programmes pilote des langues nationales. Ces programmes n’ont pas abouti. Cette décision est bonne, mais il faudra revoir les modalités de son application, sinon nous allons à la catastrophe.» D’après lui, « on ne peut pas, dans un pays où on a développé le tribalisme, dans un pays où la cartographie de Delafosse (Maurice – Ndlr) s’impose dans le domaine des connaissances, (c’est-à-dire la Côte d’Ivoire est un pays qui possède 66 langues), introduire des langues dans le système éducatif sans procéder, au préalable, à l’éducation de notre peuple. »

Le directeur de l’Institut Kemat Maat Cheikh Anta Diop renseigne que « stricto sensu, la Côte d’Ivoire n’a pas 66 langues. Parce que dire que la Côte d’Ivoire a 66 langues, c’est présenter ces langues-là comme des langues indépendantes les unes des autres. En réalité, toutes ces langues appartiennent à quatre grandes familles. Mais quand on observe de très près, on voit déjà que les Krou et les Akan appartiennent au même groupe linguistique qui est le groupe Kwa. Le groupe Kwa s’étend jusqu’au Bénin et même au-delà, c’est-à-dire sur toute la côte ouest. » Il soutient d’ailleurs que « toutes les langues ivoiriennes appartiennent à un groupe plus grand qui est le groupe Niger-Congo et toutes les langues africaines, y compris les langues ivoiriennes, sont apparentées à l’égyptien ancien. » À l’en croire,  Il y a donc un travail préalable à faire. De fait, « Il s’agit de montrer aux Ivoiriens qu‘au niveau temporel, l’histoire de nos langues remonte à la vallée du Nil et toutes ces langues appartiennent à la même matrice linguistique. Ensuite, au niveau spatial, il faut montrer que toutes ces langues africaines appartiennent à la même grande famille. (…) c’est quand on aura fait ce travail que les Ivoiriens pourront accepter qu’on utilise telle ou telle langue. (…) » C’est pourquoi Il suggère qu’il faut « enseigner, par exemple, à celui qui est de l’ouest, que toutes ces langues, qui sont en réalités des dialectes, parce que ce sont des variétés linguistiques, appartiennent à une même langue. »

En outre, Traoré Adama fait remarquer que même au niveau de la recherche, aucun dictionnaire ne relie les langues ivoiriennes entre elles. « Chaque dictionnaire fonctionne comme si la langue est autonome (…), comme s’il existe une culture propre à cette langue. Or, tous ces parlers appartiennent au même continuum culturel, à la culture africaine ! Il n’y a pas de culture Akan, il n’y a pas de culture Krou. C’est la même culture, puisque c’est la même façon de voir le monde, de faire des proverbes, de philosopher, de faire l’humour, de compter, de parler etc. Donc (…) ce travail-là est un travail préalable. » Aussi, Il se dit très sceptique quant à la façon dont les choses sont engagées. « Le gouvernement devrait faire appel aux spécialistes de la question, pour l’aider à trouver la bonne méthode que nous devons utiliser pour réussir l’introduction des langues africaines dans le système éducatif », a conseillé Traoré Adama, qui milite pour la renaissance culturelle du continent. 

Par ailleurs, dans un article publié sur le site dyabukam.com et repris par La Dépêche d’Abidjan, le directeur de l’Institut Kemet Maat Cheikh Anta Diop déplore « l’aliénation des linguistes des universités de Côte d’Ivoire qui refusent d’intégrer l’Égypte ancienne au complexe culturel et linguistique négro-africain », car ceux-ci « restent prisonniers de la cartographie ethnique coloniale de Maurice Delafosse. » Selon lui, la langue pharaonique survit dans toutes les langues négro-africaines. « Cheick Anta Diop et son disciple Théophine Obenga ont définitivement établi la parenté génétique entre l’égyptien pharaonique, le copte et l’ensemble des langues négro-africaines. Le colloque savant de l’Unesco de 1974 l’a admis. » En effet,  la conclusion générale du colloque d’Égyptologie  organisé sous l’égide de l’Unesco, en 1974, au Caire, est sans ambages. Elle  mentionne très clairement que « L’égyptien ne peut être isolé de son contexte africain. » Cependant, «  en Côte d’Ivoire, les travaux sur l’établissement de la parenté génétique Égyptien ancien/langues Niger-Congo de Côte d’Ivoire sont pratiquement inexistants sauf quelques enquêtes que nous devons à Théophile Obenga », regrette Traoré Adama.

AUTEUR: Axel Illary
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