Côte d'Ivoire et Afrique occidentale
Emmanuel Macron et la Françafrique 

Emmanuel Macron veut un véritable changement dans les rapports entre la France et les pays africains qu’elle a colonisés. Mais le paternalisme français perdure et en dépit de sa bonne volonté affichée, la « rupture du cordon ombilical », de plus en plus réclamée sur le continent africain, tarde à se réaliser.

« L’Afrique n’a pas besoin d’aides, mais d’un partenariat gagnant-gagnant avec la France », c’est ce qui ressort des propos des participants au sommet Afrique-France, qui s’est tenu le 8 octobre 2021 à Montpellier. Convoquée à l’initiative du président Emmanuel Macron, la rencontre a enregistré 3000 participants issus de la société civile, dont 11 jeunes venus d’Afrique et de sa diaspora, qui ont été sélectionnés par un comité dirigé par le politologue Achille Mbembé. 

Cette année, contrairement à la tradition, les Chefs d’État des pays de l’Afrique francophone n’ont pas été conviés. Le président Macron a échangé avec les jeunes, qui ont surtout dénoncé les rapports de domination qu’entretient la France avec les pays africains. Les intervenants ont  fustigé le néocolonialisme, qui se manifeste à travers la Françafrique, et ont décrié  l’arrogance, le racisme et le paternalisme dans les relations entre la France et ses ex-colonies. 

Pour mémoire, le 3 juin 2016,  dans son discours devant les lauréats africains du prix Choiseul 100, à Business France, à Paris, Emmanuel Macron s’était prononcé sur l’histoire coloniale de la France : « Nous sortons de plusieurs décennies d’un passé qui ne veut pas passer. Ce qui est un problème pour nous », avait-il indiqué, avant de poursuivre :  « (…) Pendant beaucoup d’années, en France en particulier, certains ont voulu oublier qu’il y avait une histoire coloniale. Plutôt, ils ont voulu la perpétuer. Ça a donné la merveilleuse formule de la Françafrique. C’est à dire qu’on a fait comme si la décolonisation n’avait pas eu lieu. Certains s’y sont essayés dans d’autres pays. Ça n’a pas été la meilleure option, et pour la France, et pour l’Afrique. Ça n’a pas permis le développement nécessaire en Afrique, ça n’a pas permis de mettre en place une économie stable, ça n’a pas permis d’assainir justement la nature de ces relations et d’avoir une relation vraiment équilibrée. » 

L’actuel président français, qui était en charge du ministère de l’économie, de l’industrie et du numérique, avait  alors exhorté « la nouvelle génération qui arrive aux affaires, de part et d’autre », à « tirer les leçons de ces erreurs passées. (…) » 

En  février 2017, lors d’un voyage à Alger, Emmanuel Macron, qui était candidat à l’élection présidentielle, a condamné la colonisation qu’il a qualifiée de  « crime contre l’humanité. » « C’est une vraie barbarie et ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face en présentant aussi nos excuses а l’égard de celles et ceux vers lesquels nous avons commis ces gestes », avait confessé le candidat de La République En Marche. 

Saisissant l’opportunité de ce sommet Afrique-France,  le  sénégalais Cheick Fall  a demandé à la France de programmer un retrait progressif et définitif  de ses bases militaires en Afrique et a encouragé l’ex-puissance colonisatrice à demander pardon au continent africain pour les crimes de la colonisation. Il a été rejoint par l’Ivoirien Arthur Banga, qui a invité la France a restituer à l’Afrique les biens culturels pillés et à faire son travail de mémoire sur l’esclavage et la colonisation. Adelle Onyango, du Kenya, a interpellé le président français sur les pratiques opaques de la Françafrique et lui a demandé de s’engager à mettre fin à cette nébuleuse. Pour la malienne Adam Dicko, la France doit arrêter son discours paternaliste vis-à-vis des Africains : « L’Afrique n’est pas un continent de misère. Nous n’avons pas besoin d’aides, nous avons besoin de coopération », a-t-elle martelé.  Dans le même sens, Ragnimwendé Eldaa Koama, du Burkina Faso, a critiqué l’inefficacité de l’assistance apportée aux pays africains à travers l’Agence Française du Développement  :  « Ça fait près d’un siècle que l’aide au développement se balade en Afrique, ça ne marche pas. (…) C’est fini les expressions « sauvons l’Afrique », c’est fini, Monsieur le Président. Je vais vous proposer des actions concrètes. L’AFD fête bientôt ses 80 ans, changez le nom, changez la forme. Si les relations entre l’Afrique et la France étaient une marmite, elle serait sale. Ce type d’aide rend esclave. Je vous demande de la récurer. »

Des déclarations qui reflètent nettement les opinions en cours en Afrique, où l’on assiste à une montée en puissance du panafricanisme, qui gagne du terrain. En effet, l’unité et la renaissance culturelle apparaissent comme des solutions idoines pour l’émancipation des peuples africains, après les douloureux traumatismes endurés pendant des siècles de domination étrangère, avec la traite arabo-musulmane, l’esclavage et la colonisation, qui ont ont vidé le continent de sa substance. De fait, malgré la souveraineté dont jouissent ses ex-colonies, la France s’est souvent immiscée  dans la gestion des affaires de ces pays. Toute chose qui fait dire à certains analystes que la décolonisation n’a pas eu lieu. Parce que plus de 60 ans après les indépendances, on enregistre encore la présence, sur le sol africain, de certains symboles de l’hégémonie française, dont l’armée, la monnaie coloniale, le Franc CFA et le clergé catholique. En Afrique, les églises chrétiennes ont pignon sur rue, car la colonisation a nié au continent son histoire et sa culture, à travers sa « mission civilisatrice ».  C’est pourquoi la falsification de l’histoire, qui a alimenté le racisme et conduit à la commission de ces crimes, doit être corrigée. Puisque, si l’on en croit le savant Cheikh Anta Diop, ce sont les ancêtres des nègres « qui sont les plus anciens guides de l’humanité dans la voie de la civilisation. Ce sont eux qui ont crée les Arts, la religion (en particulier le monothéisme), la littérature, les premiers systèmes philosophiques, l’écriture, les sciences exactes (physique, mathématiques, mécanique, astronomie, calendrier…), la médecine, l’architecture, l’agriculture, etc. à une époque où le reste de la Terre (Asie, Europe : Grèce, Rome…) était plongé dans la barbarie. » Le chercheur déplore cependant que « les conditions d’un vrai dialogue scientifique n’existent pas encore dans le domaine si délicat des sciences humaines, entre l’Afrique et l’Europe. » Il incite de ce fait les spécialistes africains à «prendre  des mesures conservatoires» : « Il s’agit d’être apte à découvrir une vérité scientifique par ses propres moyens en se passant de l’approbation d’autrui, de savoir conserver son autonomie intellectuelle jusqu’à ce que les idéologues qui se couvrent du manteau de la science, se rendent compte que l’ère de la supercherie, de l’escroquerie intellectuelle est définitivement révolue, qu’une page est tournée dans l’histoire des rapports intellectuels entre les peuples et qu’ils sont condamnés à une discussion scientifique sérieuse, non escamotées, dès le départ », écrit-il dans la préface du livre « L’Afrique dans l’Antiquité » de l’Égyptologue Théophile Obenga (Présence Africaine, Paris, 1973).

AUTEUR: Axel Illary
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