Côte d'Ivoire et Afrique occidentale
Laurent Gbagbo, l’anticolonialiste libéré par la cour pénale internationale

Acquitté par la cour pénale internationale, l’ex-pensionnaire de la CPI foulera le sol ivoirien, jeudi 17 juin. Après 10 années passées loin de son pays, dont 8 derrière les barreaux de la cour pénale internationale, Laurent Gbagbo retrouvera bientôt les siens. Agé de 76 ans, l’ancien président  ivoirien, historien de  formation, a été emprisonné à la CPI  en 2011, à la suite des élections présidentielles de 2010. Il était accusé  de crime de guerre et de crime contre l’humanité.

Syndicaliste, puis homme politique, son activisme lui a  valu la prison sous le pouvoir de Félix Houphouet-Boigny. Alors qu’il enseignait au Lycée classique d’Abidjan, ses cours ont été jugés subversifs par les autorités ivoiriennes qui l’ont mis aux arrêts. De 1971 à 1973, il a été placé en détention administrative dans les camps militaires de Séguéla et Bouaké.

En 1982, des manifestations éclatement après l’interdiction d’une conférence où il devait intervenir, à l’invitation des étudiants. Le thème de l’exposé était : « Jeunesse et politique ». Les troubles qui ont agité le milieu universitaire, ont occasionné la fermeture des universités et des grandes écoles. Entre-temps, Laurent Gbagbo crée clandestinement, avec ses camarades, l’embryon de ce qui deviendra le Front Populaire Ivoirien.  Il quitte volontairement  la Côte d’Ivoire, en passant par le Burkina Faso voisin,  pour s’exiler en France, où il obtient le statut de réfugié politique, en 1985.

Son combat pour l’instauration du multipartisme dans son pays paye, en 1990, deux ans après son retour d’exil. Mais Il est emprisonné en 1992. Arrêté au cours d’une marche qui réclamait la libération des étudiants incarcérés, il a été écroué à la Maison d’Arrêt et de Correction d’Abidjan.

À la CPI, lors de l’audience de comparution initiale, le 5 décembre 2011, pour lui signifier les charges qui pesaient contre lui, il a été  invité par la juge présidente, Silvia Fernandez de Gurmendi,  à formuler des observations sur les conditions de sa remise à la cour pénale internationale ainsi que sur les conditions de sa détention au siège de la cour, à La Haye. 

Profitant de cette tribune, Laurent Gbagbo a jeté un pavé dans la mare de la « Françafrique », en pointant du doigt la responsabilité de la France dans sa chute. Il a  ouvertement accusé l’ancienne puissance colonisatrice d’avoir « fait le travail » : « Les conditions de ma détention à La Haye sont correctes. Ce sont les conditions de détention normales d’un être humain. Par contre, celles de mon arrestation, le 11 avril 2011, le sont moins. J’ai été arrêté dans les décombres de la résidence officielle du chef de l’État qui a été bombardée du 31 mars au 11 avril. Le jour de l’assaut final, une cinquantaine de chars français ont encerclé la résidence. C’est l’armée française qui a fait le travail. Les forces régulières étaient alors de mon côté. Le ministre de l’Intérieur, Désiré Tagro, est décédé devant mes yeux. Mon médecin personnel, le Dr Christophe Blé, a également failli mourir. Mon fils aîné, Michel Gbagbo, pourquoi l’a-t-on arrêté si ce n’est parce que je suis son père ? », a-t-il révélé.

Dans le livre, Pour la vérité et la justice, cosigné avec le journaliste français, François Mattei,  pendant sa détention, Laurent Gbagbo dénonce, à juste titre, les conséquences de l’impérialisme occidental en Afrique et expose, une fois de plus, le rôle néfaste de la France dans la crise ivoirienne :  « Faire bouger les choses, s’opposer au diktat, ce n’est pas facile, ce qui m’arrive en est l’illustration. Nous ne sommes libres qu’en apparence, à l’intérieur de la cage où l’on nous a mis, nos finances et notre économie sous tutelle, sans poids réel au niveau international, menacés d’être mis à l’amende si nous n’obéissons pas…», écrit-il, pour souligner que la décolonisation des pays de l’Afrique francophone n’a jamais eu lieu, contrairement au mythe propagé. Une assertion qu’il a  déjà développée dans son livre Réflexions sur la conférence de Brazzaville, écrit en 1975 et publié en 1978, au Cameroun, par les Éditions Clé.  L’auteur remet en cause l’émancipation des pays africains, car selon lui,  « dans l’histoire, aucun pays colonisateur n’a jamais décidé d’affranchir les peuples qu’il exploite et qui font sa richesse, sa puissance, sa grandeur ». En effet,  « pour que la décolonisation soit effective, il faut qu’elle soit le fait de ceux qui souffrent de la colonisation, et il faut qu’elle s’attaque radicalement à tous les aspects de la colonisation et du colonialisme : aspects idéologique, politique, économique et culturel », soutient Laurent Gbagbo.

L’ex-détenu, innocenté après 8 ans de procédure, est un anticolonialiste résilient qui a affronté la justice internationale.  Sur le continent africain, son  procès à la CPI est jugé politique par une bonne partie de l’opinion qui considère sa libération comme «une victoire sur le colonialisme ».

Laurent Gbagbo est attendu, demain jeudi 17 juin, à Abidjan. Les autorités ivoiriennes et  les responsables  du FPI ont eu plusieurs réunions pour préparer le retour de l’ancien président ivoirien. «Je confirme que Laurent Gbagbo arrivera à Abidjan, jeudi 17 juin 2021, par vol en provenance de Bruxelles  (…) Le président Alassane Ouattara a décidé de donner le pavillon présidentiel pour accueillir le président Laurent Gbagbo. Au nom du Front populaire ivoirien, au nom de tous les pros-Gbagbo, je voudrais remercier le président Ouattara pour cet acte important, qui pour moi, va dans le sens de la réconciliation nationale», a dit Assoa Adou, le secrétaire général du FPI, au cours d’une conférence de presse, lundi 14 juin. Le comité opérationnel d’accueil a communiqué, mercredi 16 juin, l’itinéraire du cortège du président Laurent Gbagbo. 

AUTEUR: Axel Illary
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