Côte d'Ivoire et Afrique occidentale
Côte d’Ivoire : Les artistes Yodé et Siro condamnés par la justice après des propos tenus à un concert

Le célèbre duo de chanteurs Yodé et Siro vient d’écoper d’une condamnation par la justice ivoirienne qui lui reproche des propos tenus lors d’un concert à Yopoougon, une commune populaire d’Abidjan, la capitale ivoirienne.

«  Le procureur Adou Richard même, il n’est plus procureur. Il est le procureur d’un seul Camp. C’est quel pays ça ? Allez dire au Procureur Adou Richard qu’ un mort est un mort.  On ne passe pas son temps à chercher les petits Baoulé dans les villages, pendant que des gens sont ici avec des machettes, et ils sont identifiés», a martelé Siro, l’un des membres du duo, pour insinuer qu’une justice à deux vitesses règne dans le pays.

De fait, les tribunaux ivoiriens sont soupçonnés par une partie de la population d’engager des poursuites contre des membres d’un seul camp, l’opposition.

Devant un public tout acquis à leur cause, les stars du Zouglou, très en verve, se sont adressés aux autorités judiciaires de leur pays, pour réclamer leur impartialité dans le traitements des affaires. Mais cette sortie jugée maladroite leur vaudra un procès. 

Le 1er décembre 2020,  une convocation publiée sur leur page Facebook les invitait  à se présenter, le 2 décembre 2020, à la brigade de recherche de la gendarmerie nationale, pour une enquête judiciaire.

À l’issue d’une longue garde à vue, ils ont été jugés en comparution immédiate, le 3 décembre 2020, et condamnés à un an de prison avec sursis, cinq millions de francs CFA d’amende chacun et une période de probation de 5ans, pour « outrage à magistrat, discrédit sur l’institution judiciaire et diffusion d’informations mensongères.»

S’adressant aux artistes Yodé et Siro, le juge Charles Béni a indiqué qu’ils ont une période probatoire de cinq ans pour s’assagir. Autrement, le sursis sera levé.

Ce procès qui n’a laissé personne indifférent en Côte d’Ivoire, vu la qualité des mis en cause, a suscité une vague de réactions.

« M. le Procureur, sachez que les artistes de notoriété sont des motifs de fierté et d’optimisme pour les peuples, surtout aux périodes où ces peuples se sentent opprimés. Et, je peux vous le dire : ce peuple se sent blessé quelque part dans sa vie profonde ; blessé dans ses convictions et espérances, ses superstitions, ses croyances, ses rêves de bonheur bafoués. Heureusement pour ce peuple, Yodé et Siro existent pour cultiver en lui l’espoir ; car le silence devant la souffrance est désespérance et source de déflagration sociale. Oui, M. le Procureur, c’est ce genre de situations qui, répétées, génèrent des brutalités imprévisibles, voire des catastrophes.

Ma démarche, M. le Procureur et cher cadet (car vous l’êtes), est aussi celle du philosophe quêteur et réhabilitateur de sagesses oubliées ; elle est surtout celle de l’écrivain, personne attentive aux valeurs de liberté et d’amour. Elle est, enfin, celle du Médiateur et du Réconciliateur. Pour la sauvegarde de la paix sociale. Je vous en prie, M. le Procureur : trouvez les moyens juridiques pour libérer ces artistes. », a plaidé l’écrivain Tiburce Koffi, par ailleurs  Président du Conseil de Gestion et de Restructuration du Burida (Bureau ivoirien du droit d’auteur)

Pour l’Observatoire Ivoirien des Droits de l’Homme (OIDH), qui rappelle que « les libertés d’expression, de conscience et d’opinion sont des droits sacro saints garantis par la constitution ivoirienne pour tout citoyen », les propos « qu’ils (les artistes) auraient tenus à la faveur d’un concert musical le 29 novembre dernier dans la commune de Yopougon, étalent leur perception du déroulement de la justice sur les violences qui ont entouré les élections d’octobre 2020. (…).

En effet, l’organisation  « estime qu’il s’agit de propos de satire sociale, de libre critique et de liberté d’expression artistique généralement permise aux auteurs d’œuvres de l’esprit sur l’action publique et la gestion de la cité. »

Quant aux artistes, ils ont mis en exergue le rôle de porte-voix du peuple qu’ils endossent du fait de leur fonction de chanteurs :  « Nous avons relayé le message de la population. Depuis 1996, nous faisons les meilleures ventes et les meilleurs albums parce que nous sommes dans la vérité. M. le président, je ne suis pas allé loin à l’école, mais je sais que le procureur exerce un emploi public et donc la loi m’autorise, en tant qu’Ivoirien, à critiquer tout ceux qui exercent un mandat public », a déclaré Siro, l’un des membres du duo.

Dans sa plaidoirie, Me Dogbemin Koné, membre du collectif d’avocats qui s’est constitué pour la défense de Yodé et Siro, a souligné que « ce procès est celui de la liberté de conscience, de la liberté d’expression et de pensée.» 

Au terme de l’audience, le procureur qui avait requis  24 mois d’emprisonnement avec sursis et 5 millions Fcfa d’amende à l’encontre des chanteurs, n’a pas été suivi. 

Toutefois, la décision du tribunal ne satisfait pas la défense. « Nous allons faire appel parce que nous estimons que les infractions ne sont pas constituées«, a  déclaré Me Jean-Serge Gbougnon. 

Le Zouglou est le style musical pratiqué par ces artistes. Les Ivoiriens le définissent comme l’identité musicale de leur pays. C’est un rythme urbain qui est parti du ghetto, et qui a été propulsé par “Les Parents du campus”, un groupe musical estudiantin. Devenu populaire en Côte d’Ivoire, le Zouglou se présente comme une musique de revendication. Yodé et Siro  se sont  montrés  critiques à l’endroit des différents régimes, de Konan Bédié à Alassane Ouattara, en passant par Laurent Gbagbo.

 

AUTEUR: Axel Illary
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