Côte d'Ivoire et Afrique occidentale
Côte d’Ivoire – Après son discours : L’opposition politique dévoile comment le président Ouattara ruse avec les Ivoiriens

Devant le Parlement réuni en Congrès le 5 mars 2020 à Yamoussoukro, la capitale politique de la Côte d’Ivoire, le président Alassane Ouattara a fait une adresse relative notamment à l’état de la Nation, à la modification de la Constitution et à la présidentielle prochaine. Un discours diversement apprécié par les acteurs politiques ivoiriens.

« Je voudrais, vous annoncer solennellement, que j’ai décidé de ne pas être candidat à l’élection présidentielle du 31 octobre 2020 et de transférer le pouvoir à une jeune génération. Cette décision est donc conforme à ce que j’ai toujours dit, à savoir, qu’il faut laisser la place à une jeune génération, en qui nous devons faire confiance, des jeunes ivoiriens honnêtes, compétents et expérimentés, qui ont appris à nos côtés, comme nous l’avons fait aux côtés du Père de la Nation, le président Félix Houphouët-Boigny. Je veux aussi assurer les conditions d’une passation du pouvoir d’un président démocratiquement élu à un autre, pour la première fois dans l’histoire de notre pays. Bien évidemment, je resterai disponible pour apporter ma contribution, par mes conseils et mes relations », a déclaré le chef de l’État ivoirien. 

Concernant la Constitution, la première modification est relative au statut du vice-président de la République. Alassane Ouattara propose, au lieu d’un ticket, que le vice-président de la République soit nommé par le président de la République, avec l’accord du Parlement «comme c’est le cas présentement.» La deuxième réforme concerne le pouvoir législatif avec la modification de l’article 90. Elle est relative à la continuité parlementaire. Ainsi, en cas d’impossibilité d’organiser des élections parlementaires dans les délais prescrits par la Constitution, il est proposé que le Parlement demeure en fonction jusqu’à l’organisation des prochaines élections. Enfin, la troisième réforme a trait à l’organisation judiciaire. «Elle vise à consacrer la Cour de Cassation et le Conseil d’Etat comme des Institutions de la République, au même titre que la Cour des Comptes. Ainsi, la Cour de Cassation, le Conseil d’Etat et la Cour des comptes deviennent les trois Institutions juridictionnelles représentatives du pouvoir judiciaire.»

Si cette déclaration du successeur de Laurent Gbagbo a été saluée par des observateurs de la vie politique ivoirienne et les militants du Rassemblement des Houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP), le parti au pouvoir, non sans un pincement au cœur, des leaders de l’opposition politique n’ont point été émus. Sceptiques, certains vont jusqu’à dévoiler comment le président Alassane Ouattara compte se maintenir aux affaires.  

Pour le professeur Mamadou Koulibaly, le président de Liberté et démocratie pour la République (LIDER), « il faut se demander dans un premier temps, si la constitution actuelle permet au président sortant de se présenter. Si la constitution ne le lui permet pas, alors cette déclaration est un leurre, une arnaque, puisque de toutes les façons il n’en aurait pas le droit, donc il n’a pas besoin de nous annoncer sa non-candidature, puisqu’elle devient une évidence. Ne nous laissons pas attendrir. Après si la constitution lui permet vraiment, il peut jusqu’au dernier moment revenir se présenter malgré cette déclaration. Quand il (le président Ouattara, NDLR) parle de transférer le pouvoir à une jeune génération, je suis un peu dérangé par le mot ‘’transférer’’, car ça donne l’impression que ça dépend de lui. Alors que ce soit une jeune ou une vieille génération, tout ce dont il doit s’occuper c’est l’organisation d’un scrutin transparent. Et c’est tout ce que le peuple demande. »

« Ne serait-ce donc pas pour nous distraire et diriger notre attention vers un superflu, que cette déclaration est faite ? », s’est-il interrogé. 

Quant à l’ex-président de l’Assemblée nationale, Guillaume Soro, il a d’emblée salué « la décision » de son ex-allié « de se conformer enfin, aux dispositions de la Loi fondamentale, qui lui interdisent formellement de briguer un troisième mandat. » 

Selon le président de Générations et peuples solidaires (GPS), « cette annonce est destinée à séduire l’opinion publique internationale, obtenir la bienveillante complaisance de celle-ci et, surtout, à détourner l’attention du peuple des vrais enjeux, à savoir le tripatouillage de la Constitution pour asseoir le règne d’un clan, ad vitam aeternam. »

« La malice politique qui vise à capitaliser cette « non candidature » ne doit pas faire diversion. Appelons les choses par leur nom : c’est le scénario d’une véritable forfaiture qui se met en place. Le pouvoir appartient au peuple, c’est indéniable. Ce n’est ni un héritage, ni un legs. Il ne se transfère pas. C’est au seul peuple de Côte d’Ivoire d’élire le président de la République. C’est son droit inaliénable. Le schéma qui se présente à nous est celui d’un projet de dévolution successorale du pouvoir suprême, par le biais d’une manœuvre constitutionnelle », a-t-il déclaré.

Le président de la Nouvelle Côte d’Ivoire, Gnamien Konan, se veut plus explicite, en dévoilant comment le président sortant compte se maintenir au pouvoir. L’ancien directeur général des douanes ivoiriennes se réjouit avant tout de cette décision car dira-t-il, « le président avait ces derniers temps, une interprétation très personnelle de la constitution. » Par ailleurs, il note que certains passages du discours ont trahi Alassane Ouattara. « D’abord, sa volonté de transmettre ou de transférer le pouvoir à quelqu’un qui a appris à ses côtés, ensuite, il propose aux parlementaires de proroger leur mandat en cas de non tenue des législatives. »

À en croire Gnamien Konan, « le président nous dit clairement que l’élection présidentielle ne se tiendra pas en 2020. Donc sans être candidat, il sera encore en fonction après le 31 octobre 2020 par l’effet de l’article 59 de la constitution, et il nommera Amadou Gon Coulibaly comme vice-président grâce à ce parlement. Ensuite il se retirera après quelques semaines et ainsi, le pouvoir sera transmis constitutionnellement à Gon. »

De son côté, le président de l’Union des nouvelles générations (UNG), Stéphane Kipré, actuellement en exil en France, fait remarquer que « désormais, le dauphin constitutionnel du président de la République n’est plus une personne élue mais une personne nommée.  

Si par exemple, le 31 Octobre prochain, M. Amadou Gon Coulibaly est déclaré élu après un braquage électoral, il peut nommer légalement M. Alassane Ouattara comme vice-président. Et si quelques temps après son élection, le président de la République se trouve dans l’incapacité de continuer à exercer le pouvoir, le peuple se retrouvera dirigé par une personne qu’il n’a pas élue. Dans ce scénario, M.Alassane Ouattara redevient président de la République de Côte d’Ivoire légalement, et va donc terminer le mandat du président démissionnaire. Il peut par la même occasion être candidat pour un premier mandat en 2025 et un second en 2030. »

 Selon ce leader de l’opposition proche de l’ancien président Laurent Gbagbo, « plusieurs juristes de renommée mondiale ont perçu dans ce projet de modification constitutionnelle, la volonté du chef de l’Etat de maintenir l’hégémonie de son clan sur le pays, et cela pendant plusieurs années en utilisant des artifices anti-démocratiques. »

 

AUTEUR: Axel Illary
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