Côte d'Ivoire et Afrique occidentale
L’ombre du sulfureux homme d’affaires libano-nigérian Chagoury plane sur l’UNESCO

Du 4 au 18 octobre prochain aura lieu à Paris la 202e session du Conseil exécutif de l’UNESCO. L’occasion pour l’organisation d’élire son futur directeur général pour un mandat de 4 ans. Neuf candidats sont en lice, mais l’entourage de la Libanaise Vera El Khoury fait naître un sentiment de malaise dans les couloirs de l’institution. Petite protégée du sulfureux homme d’affaires Gilbert Chagoury, cette candidate pourrait devenir un nouveau pion dans les réseaux tentaculaires du puissant businessman si elle venait à ravir la tête de la prestigieuse organisation.

 

L’annonce de la candidature de Vera El Khoury en mars 2017 a surpris plus d’un diplomate : inconnue, elle était jusque là « déléguée permanente adjointe de Sainte-Lucie auprès de l’UNESCO ». Longtemps, le prétendant libanais pour ce poste semblait tout trouvé en la personne de Ghassan Salamé (père de la journaliste française Léa Salamé) : professeur à Science Po, directeur de recherche au CNRS, doctorant en Science politique et en lettres, ancien conseiller spécial de Kofi Annan lors de son mandat à la tête de l’ONU… Un profil à la jonction des mondes politiques, scientifiques et culturels, idéal pour l’UNESCO.

 

Mais finalement, Ghassan Salamé fut nommé « envoyé spécial à la tête de la mission en Libye » par le Conseil de Sécurité des Nations Unies. Persuadées que cette élection allait enfin revenir à un représentant du monde arabe, les autorités libanaises ont tout de même voulu participer en présentant la candidature de Vera El Khoury. L’extraordinaire influence de Gilbert Chagoury au Liban n’est probablement pas étrangère à cette décision du gouvernement de Beyrouth.

 

En effet, Vera El Khoury est la collaboratrice personnelle de Gilbert Chagoury, lui-même délégué permanent de Sainte-Lucie à l’UNESCO (ces deux Libanais bénéficient aussi de la nationalité saint-lucienne). L’île des Antilles propose un secret bancaire très avantageux et elle est inscrite depuis 2010 par le ministère français des Finances dans la liste noire des paradis fiscaux. Utile, pour le milliardaire et son assistante.

 

Depuis plusieurs mois, Vera El Khoury est donc en lice pour la Direction générale de l’UNESCO, l’organisme des Nations Unies dédié à l’Éducation, la Science et la Culture. Un poste prestigieux pour un établissement qui a largement perdu de sa superbe et de son aura, coincé dans les luttes d’influences et aux finances exsangues. L’instrumentalisation du conflit israélo-palestinien a plongé l’institution dans une crise de légitimité et dans une situation budgétaire compliquée : depuis 2012, les États-Unis ont suspendu le versement de leur contribution financière pour protester contre l’admission de la Palestine comme État membre.

 

Mais que vient faire Vera El Khoury dans cette galère ? Son profil détonne comparé aux autres candidats, pour la plupart anciens ministres de la Culture ou grands diplomates comme la Française Audrey Azoulay, le Chinois Qian Tang ou le Qatari Hamad Bin Abdulaziz Al-Kawari.

La campagne de la candidate libanaise est chapeautée par son employeur, le richissime milliardaire Gilbert Chagoury. Né à Lagos au Nigéria en 1946, l’homme d’affaires est désormais à la tête d’une immense holding financière présente dans le secteur du bâtiment, des télécoms, dans l’hôtellerie… Un conglomérat tentaculaire, implanté principalement en Afrique de l’Ouest. Dans cette course pour décrocher la direction générale de l’UNESCO, la Libanaise peut donc s’appuyer sur cette fortune et les réseaux de ce redoutable businessman. En effet, chaque représentant des États membres possède un vote : la campagne, particulièrement coûteuse, se joue sur les cinq continents pour séduire les autorités d’un maximum de pays. Et la candidate « Libano-Saint-Lucienne » peut compter sur les relations de M. Chagoury : influent dans toute l’Afrique de l’Ouest, c’est aussi un ami intime du couple Clinton.

Un puissant homme de réseaux

Proche des réseaux démocrates américains, Chagoury connaît Bill Clinton depuis le début des années 90. À cette époque, l’homme d’affaires est le principal conseiller du dictateur Sani Abacha et sert d’intermédiaire entre le chef d’État américain et le dirigeant nigérian. En 2 000, le milliardaire a été reconnu coupable de blanchiment d’argent et de détournements de fonds par la justice suisse : il a été condamné à verser un million de francs suisses d’amende et à rendre 66 millions de dollars à l’État nigérian.

 

De lourdes peines qui n’ont pas empêché les Clinton de recevoir ces dernières années entre 1 et 5 millions de dollars de Gilbert Chagoury pour leur Fondation. Une fondation pointée du doigt à de nombreuses reprises pour ses financements opaques et son mode de fonctionnement : officiellement destinée à soutenir des œuvres caritatives, elle aurait été utilisée par le couple Clinton pour monnayer leur pouvoir et leur influence (Hillary Clinton est secrétaire d’État américaine de 2009 à 2013). En août 2016, le Los Angeles Times révélait par exemple qu’en échange de ses dons, Gilbert Chagoury avait demandé aux Clinton d’organiser une entrevue avec le responsable en charge du Proche-Orient au département d’État. Un système du « pay-to-play » où les Clinton marchandaient leurs carnets d’adresses et dans lequel leurs donateurs comme Gilbert Chagoury jouaient un rôle-clef. Une relation d’autant plus gênante qu’en 2015, les États-Unis avaient refusé d’accorder un visa d’entrée sur le territoire américain au milliardaire à cause de ses liens supposés avec le Hezbollah.

 

Et ce n’est pas tout : en 2016, le nom de Gilbert Chagoury apparait dans les « Panama Papers », cette liste de personnalités physiques ou morales impliquées dans la finance offshore et les paradis fiscaux. Une affaire de plus qui se rajoute aux nombreux autres dossiers…

 

En présentant sa collaboratrice à la Direction générale de l’UNESCO, l’entrepreneur libanais continue de tisser son formidable réseau. Côtoyant les plus hautes sphères politiques et économiques aux États-Unis, en France, au Moyen-Orient et en Afrique, Gilbert Chagoury pourrait réussir à faire élire Vera El Khoury au poste tant convoité. Mais il n’est pas certain que cela soit suffisant pour berner les différents représentants des États membres.

 

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